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Récemment, je roulais sur le pont Jacques-Cartier, pour une fois à une vitesse normale, quand je fus témoin d’un phénomène paranormal absolument saisissant. Après avoir actionné les clignotants, j’engage ma coquette ma désuète voiture sur la voie de gauche tout en voyant une automobile dans le rétroviseur qui roulait à bonne distance derrière moi. Soudain, le conducteur accélère pendant que j’amorce le changement de voie, probablement pour éviter que je ne parvienne à lui infliger les derniers outrages, c’est-à-dire planter ma voiture devant lui.
Oh la la que le Monsieur était fâché. Après quelques coups de klaxon bien sentis, le Monsieur, un jeune homme fin vingtaine début trentaine un peu bouboule me fait un paquet de grimaces et de mimiques destinées à souligner que je suis probablement un idiot. Un point de vue qui mérite discussion, bien sûr. Tout le long du trajet qu’il restait à franchir jusqu’à Montréal, le Monsieur joufflu et candidat potentiel à la crise cardiaque n’a cessé de grogner, de rager et de parler tout seul dans son véhicule. Jusqu’à la sortie du pont Jacques-Cartier à Montréal où, comme je m’y attendais et m’y étais préparé, il m’a fait un double doigt d’honneur. Ce qui m’a effrayé là-dedans, c’est que le suiffeux Monsieur n’avait plus les mains sur le volant!
Voilà pour l’anecdote. Et je suis certain que vous en avez autant à raconter. Des jeunes, des vieux, des retours d’âge, des petits bourgeois de Boucherville et de la Grande Classe d’Outremont, bref, plein de bons Québécois typiques qui ne supportent pas la présence de l’autre sur le territoire public. Tasse toé, stie, moé j’veux passer! Bien sûr, vous et moi n’avons jamais fait ça, quand même!
Typique de l’automobile ? Oh que non. Autre phénomène paranormal, je suis allé marcher sur la rue mont Royal durant l’une des fameuses vente trottoir de la rentrée. Je m’y suis retrouvé parce que j’avais affaire chez un boutiquier sans savoir qu’avait lieu la Course folle aux aubaines qui n’en sont pas. Et là, j’ai retrouvé le même comportement animal que Monsieur-le-joufflu-pas-très-vieux- et-qui-pourrait-ne-jamais-vivre-vieux. Encore une fois, tasse toé stie, moé j’veux passer!
Y avait plein de gens qui marchaient dans tous les sens, des gens exaspérés de voir des gens, des gens qui fonçaient sur les autres, des cyclistes qui avançaient sur les gens sans regarder, ni sourire, ni demander le passage, des passants qui voyaient le cycliste qui voulait passer sans le laisser passer. J’te l’ai dit, tasse-toé stie, moé j’veux passer.
Et cet été, il m’est arrivé à quelques reprises d’aller dans le Village transformé en rue piétonnière par l’ineffable Maire Labonté qui a eu la brillante idée d’empêcher les automobilistes de virer à gauche pour prendre le pont Jacques-Cartier. Et là aussi, j’ai constaté des dizaines et des dizaines de passants qui, aux intersections, ne s’arrêtaient pas pour laisser passer les automobilistes qui attendaient parfois de longues minutes que quelqu’un décide de lui laisser le passage. Tasse toé stie, moé j’veux passer!
Combien d’autres anecdotes on pourrait raconter sur le manque de savoir-vivre des Québécois de tous âges et toutes conditions sociales? Des Québécois Pure Laine Vierge, de souche, ceinture fléchée et sirop d’érable à la main!
Des gens qui ne ralentissent pas pour éviter d’arroser des passants quand il pleut, des gens qui ne tiennent pas la porte pour les autres dans le métro ou les édifices publics, des joyeux colons qui restent assis dans l’autobus ou le métro devant une femme enceinte qu’ils font semblant hypocritement de ne pas voir, des gens au service à la clientèle de magasins qui s’engueulent avec des clients, bref, dans quelle société paléolithique sommes-nous maintenant?
Immanquablement, quand les manchettes des médias ont fait mention de ce nouveau cours d’éthique et de culture religieuse, je me suis posé la question suivante. Depuis qu’on a sorti l’Église catholique du Québec, qui a pris le relais de l’enseignement spirituel, moral et civique?
Qui enseigne aux enfants le respect de l’autre, la convivialité, le partage des droits et devoirs, la présence d’obligations civiques, humaines, qui enseigne la possibilité de s’oublier quelques minutes pour penser parfois à l’autre? Que Ma carrière, Mon argent, Mes enfants, Mon Conjoint, Mes droits, ne sont que l’expression du possessif, du Moi égocentrique.
Qui enseigne que la vie ne s’arrête peut-être pas à la mort, qu’il y a peut-être un Dieu, une forme de Dieu ou une Énergie supérieure qui a dicté les règles physiques que nous connaissons? Que nous sommes peut-être plus qu’un amas de carbone et de sang? Que nous sommes peut-être plus qu’un corps?
Que le plaisir, c’est aussi de faire un peu de place aux autres, d’être en relation et en échange avec les autres, que la consommation effrénée n’apporte souvent rien de plus que des factures à la place du bonheur? Que l’eau potable, la nature, l’air, les animaux, doivent aussi être respectés et préservés? Qui prend le temps d’amener ses enfants voir un lever de soleil par un chaud matin d’été? Ou de regarder les étoiles et l’immensité de l’univers stellaire?
Si je dis personne, surtout pas les parents qui n’ont pas le temps parce qu’eux-mêmes accrochés dans la roue consommation-carrière-salaire-horaire-déplacement, est-ce que je m’approche de la vérité ?
Se peut-il qu’en vidant la société québécoise du catholicisme, on se soit également vidé un peu de notre humanité ? Que dans le courant agnostique des années 70 et rempli de bonnes intentions, nous ayons évacué quelque chose de fondamental, soit notre essence humaine et spirituelle?
Or, je note tous les jours que les jeunes issus des communautés ethniques où l’enseignement religieux qu’il soit catholique ou musulman en fait des êtres différents de nous, Québécois de souche.
Je m’étonne toujours d’observer de jeunes Arabes, Juifs, Latinos, tenir la porte pour vous aider à entrer, se lever pour laisser une dame s’asseoir ou encore vous dire merci quand vous leur tenez la porte. Pourtant, ce sont là de simples réactions, normales, en société.
Je me souviens d’une petite anecdote que me racontait récemment un artiste québécois bien connu. Parlant de son début fulgurant de carrière, il avouait avoir eu un coup d’égo terrible au point de devenir carrément détestable pour son entourage. Monsieur jouait la vedette.
Voyant cela et craignant pour la suite, son gérant et ami veut lui faire comprendre qu’il exagère. Mais Monsieur l’envoie paître et ne le croit pas. Finalement, le gérant le convainc de faire une vidéo sur sa carrière et le filme au naturel dans les coulisses.
« Ce fut la révélation », me raconte cet artiste. « Je me suis vu devenir un autre moi, j’en ai pleuré d’effroi! ». Et d’ajouter cette phrase qu’on n’entend presque plus au Québec : « Mon gérant est musulman et pour les musulmans, il ne faut pas seulement réussir sa carrière, mais faut réussir sa vie et son âme! » Pour ce gérant, il n’était pas question de laisser son protégé perdre son âme.
Comme quoi les religions, malgré leurs excès, ont aussi de bons aspects.
Loin de moi l’idée de réintroduire l’Église catholique dans les écoles, ou encore quelle qu’autre religion, bien au contraire.
Mais encore ne fois, la question s’impose : qui prend charge de la formation spirituelle des enfants? Qui leur apprend les notions d’éthique, de morale, d’humanisme élémentaire? Qui leur dit que consommer ce n’est pas vivre? Qu’il y autre chose que la carrière et le développement économique?
Qu’il y a aussi la vie et la recherche de son sens?
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